Voila, il est temps de rattraper le retard, de vous raconter ma vie de voyageur. Vous êtes tout juste arrives a Irkoutsk, alors que moi, 2 mois plus tard, j’en suis déjà parti. Je suis presque au Japon… Comment ne pas oublier tout les petits détails de la vie pour vous raconter les anecdotes ? J’ai mes notes dans mon carnet et ma joie de voyageur qui me rend bien plus présent a la vie : ca aide la mémoire.
Qu’il est dur de résumer 2 mois de vie, il y a tant a dire … et a ne pas révéler ! Pour une fois, passons les anecdotes : il y a eu 2 évènements majeurs dans ma vie. Une vieille plaie a été soignée et a cicatrisée. Je le sens. Je me vois regarder en arrière et voir la page tournée. L’arc en ciel est de nouveau coloré dans mes yeux. C’est un présent inestimable. Merci. Et puis, il y a eu ma petite virée en solitaire et en autonomie pendant 4 jours dans les Saillants. La aussi, j’ai appris et réappris beaucoup de choses sur moi. Il ne restera plus qu’a savoir ce que le temps ferra de ces changements majeurs. Lui qui comme moi, trotte…
Me voila donc a Irkoutsk. Lena, ma correspondante russe francophone m’attend a la gare. Je ne la connais que très peu finalement. Et la dernière photo que j’ai eu d’elle date de 2 ans, il va falloir que je la reconnaisse… Et puis je reconnais ce sourire… Tanya chez qui je vais être logé est la aussi. Je parle anglais, pour que Tanya comprenne, mais Lena me répond toujours en français. Je met un peu de temps a comprendre que Lena écris mais parle très peu l’anglais. Je parle donc français, ce qui me fait bizarre : je ne reconnais plus ma langue maternelle, je la trouve étrangère a moi même. Déjà !? Des lors, c’est un jeu de traduction et de mélange de langues qui commence…
Arrivé a l’appart, la première chose dont j’ai envie, c’est de me laver. Je file sous la douche, me savonne et puis … plus d’eau ! La blague… J’attends 5 min, mais toujours pas d’eau. J’appelle Tanya, mais elle dort : impossible donc de savoir ce qu’il se passe. Je prends donc mon termos et ma gourde, puise de l’eau a la cuisine et fait dans la salle de bain comme en camping nature. Ça promet pour la suite me dis-je… Au moins, la routine pourra toujours aller frapper a une autre porte !
Le soir, il est temps d’aller fêter l’anni de Lena. C’est d’ailleurs pour ca que j’ai tenu a arriver le 9 mars et pas après… Mais une fois sur place, je ressens un décalage culturel. J’ai l’impression de faire les choses de travers. J’ai du mal a voir et a savoir ce que pensent mes interlocutrices. Je fais quelques blagues, mais le langage familier n’est pas bien vu. Je ravale ma salive et décide de me taire, d’observer. Lena semble pourtant contente de la boite de chocolat que je lui offre. Elle me fait même une blague en me faisant lire “blédina” sur l’étiquette d’un pot de bébé. Je ne le sais pas encore, mais je viens de dire une belle insulte ! Je manque de repères. C’est trop diffèrent, c’est usant. Impossible de faire le pitre, ma défense. Je suis bien mal a l’aise… En 2 heures, une petite bouffe assis autour de la table de la cuisine, la fête d’anniversaire est pliée. Je trouve ca bien bizarre et me demande si ca se passe toujours comme ca. Toutes ces contraintes dans mon voyage pour être complètement paumé, pour seulement 2 heures ?…Pourtant, je ne regrette pas.
Après cet épisode, je ne veux pas vraiment reprendre contact avec Lena, je ne veux pas l’importuner. Mais elle, elle attend mon coup de fil pour en savoir plus sur ma motivation a donner des cours. Tant d’incompréhension… En attendant, je passe du temps avec mes nouveaux colocs Tanya, Kostya et Victor que je vois se changer de la tête aux pieds des la porte d’entrée passée. Surprenant. Surprenant aussi que les garçons ne cuisinent pas. Je trouve ca un peu matcho…
Je ne retrouve Lena que 3 jours après mon arrivée. C’est a dire la dernière limite pour faire mon enregistrement auprès des autorités russes… J’ai le temps de l’observer, de papoter et de faire l’andouille parce que pour s’enregistrer en Russie il faut 5 heures au bureau d’immigration, 4 bureaux de poste, 1 détour par l’université, 6 formulaires et un nombre incalculables de fou-rires… Avec Lena, je ne sens plus ce malaise de l’autre soir. Au point que je suis taquin et que je l’embête en ne retenant qu’a moitié mon coté tactile. En des sourires, elle se fâche. Elle est très marrante, elle a un petit air coquin. Elle est a la fois timide et très sure d’elle, avec un fort caractère. Tout est dans le contraste entre l’apparence et la force des actions, des décisions… Il y a de la ténacité, de la fierté et de la profondeur chez cette fille. Si l’administration russe savait que le défit de sa paperasse pouvait rapprocher autant 2 êtres humains, je crois qu’elle nous demanderait de revenir chaque jour…
Je tente ensuite de comprendre un peu plus la ville. Ça commence par l’expérience de ces bus qui ne s’arrentent que lorsqu’ils ont de la place. Et puis, il y a les marchrutka, ces taxis collectifs, qui changent d’itinéraire en un mot. Un seul mot. Celui qui vous fait louper votre arrêt… Ne pensez même pas l’apprendre, il change a chaque fois ! Et puis si jamais vous finissiez par vous en sortir, sachez que l’on peut les prendre tant que les chauffeurs n’ont pas envie de rentrer chez eux. Alors, imaginez-moi, moi qui suis perdu dans cette culture russe, en train de sonder les humeurs pour savoir si je vais pouvoir rentrer chez moi…
Coté boulot, je suis plutôt chanceux, parce qu’après notre discussion dans le bus, Tanya me laisse tout juste le temps de passer la porte de l’appart avant de me proposer de venir donner des cours d’anglais, dans son institut. La demoiselle est prof d’anglais… Avec Lena, je file a l’Alliance Française pour voir si je peux y donner des cours. J’y rencontre Marjolaine qui me propose de présenter dès le lendemain un concours de chant avec Katya, une russe qui parle encore mieux français que moi… RDV est aussi prit aussi avec le directeur du département d’architecture de l’université technique. A peine le temps d’écrire un petit scenario qu’il faut qu’on se jette a l’eau. Je m’éclate comme un petit fou a faire ce show, d’autant qu’avec Katya on a pas oublié de caser quelques blagues… Il parait qu’on a été bien meilleurs que Nagui aux victoires de la musique…
Directrice, jury et présentateurs filent fêter ca dans un bar, ce qui prend bien de 16h a 22h. Je me sens dans une ambiance d’expat’ étrange, moi qui ai la tête au voyage, a la sobriété de la vie de voyageur. Enfin, tout ca est spontané, alors je passe un bon moment.
Le lendemain, rdv avec Katya (encore une…) et Masha qui m’ont abordé a l’université alors que je lonely-planetais : elles étudient l’anglais et le parlent bien mieux que moi, ce qui leur permet de me faire tourner en bourrique en utilisant en creux les paroles que j’ai dites 10 minutes avant… on rigole bien !
A défaut de pouvoir rencontrer un shaman, on fille se balader au Baïkal avec Marjo, Véro, Marco, Sveta, Vlad, … et Lena. Ça fait une bonne troupe de français et de russes… qui parlent français ;-). Jeux de fous avec les enfants puis on se fait la belle avec Lena pour aller marcher. Entre temps, on a fait une pause dans un café ou la réceptionniste d’environ 50 ans lit ni vu ni connu un journal bien osé. Rempli d’étoiles… En petit démon, je le fais remarquer a Lena…
On voit le fond a travers la glace. Elle est étonnement transparente. Il y a aussi beaucoup de fissures, témoins des forces qui agitent ce mastodonte. Lena est taquine. Elle me pousse pour me déséquilibrer alors que j’enjambe une petite zone de compression de glace. Je pose le pied, me retourne pour la narguer, … chhhhhhhhrrrrrrrrrraaaaaaaakkkk la glace rompt, juste sous mon pied… Heureusement, c’est juste le dessus d’une flaque qui s’est resolidifiée, mais elle fait tout de même 20 bon cm de profondeur. Juste assez pour que ma chaussure soit totalement immergée. Comme j’ai pris mon petit sac a dos en version secours minimum (couteau, corde, mousquetons, thé chaud, raisins secs, couverture de survie, mouchoir et … un sachet plastique), je compte transformer mon mouchoir en chaussette, mais Lena en a une paire de rab dans son sac : quelle équipe de choc ! Le sac en plastique en guise de 2eme chaussette et nous voila reparti, les pieds sur la glace ferme. Moi, toujours en tshirt et coupe vent, ce qui pour un 14 mars tue Lena.
Au programme du samedi suivant : visite de magasins d’articles de sport. Petite incompréhension avec mes colocs qui ne font que me promener sans se soucier de ce que je souhaite. Et il se trouve que je souhaite regarder quelques trucs, histoire de compléter mon matériel… Je mets ca sur le compte du choc culturel et profite du repérage des magasins pour une autre fois.
Les jours passent et au milieu de cette grande Russie, a des milliers de kilomètres de la France, je me sens coupé de l’actualité française. J’ai la tête au voyage, a la découverte. Je baigne dans une quasi insouciance. C’est agréable et a la fois dérangeant, inconfortable. Je réalise que mon pays pourrait être submergé par les eaux, disparaitre et qu’il est presque sur que je n’en serais pas au courant. J’expérimente le pouvoir des médias. Et soudain, je ressent le besoin de garder un contact, un simple fil d’ariane avec mon pays, avec son actualité. Ais-je abandonné mon pays ? Je ne l’aime donc pas tant que ca, il ne m’est pas si indispensable ? Est-ce que je me sens encore citoyen français ? Est-ce compatible avec mon statut de voyageur ? Moi qui d’habitude suis plutôt engagé dans les débats politiques, je me demande comment cela ne m’a pas manqué avant.
23 mars : balade avec Lena sur les rives de l’Angara. On se réchauffe dans l’entrée d’un musée sans le visiter, ce qui n’a rien d’anormal en Russie, puis dans un café. Puis dans un autre. La, on discute famille. Comme d’habitude, je parle beaucoup. Elle, elle m’écoute. Ma voie vacille un peu. Je me surprends moi-même. On tente d’aller acheter des plats a gâteaux mais la demoiselle a toujours froid (est-ce une vraie russe ? :-p), alors on s’arrête dans un super petit café décoré avec gout. Passer la porte, c’est changer de monde : il y règne une ambiance de printemps. Il y a même un fleuriste a l’intérieur. Dans cette bulle bucolique, nous poursuivons nos discussions personnelles : après la famille, nous discutons amours. Par ses paroles, j’apprends qu’elle est seule, … et timide. Je la sens sur le point de craquer, mais mon cœur bat trop fort dans ma poitrine pour que je puisse faire quelque chose. Je suis pourtant non pas a 2 mais a 1 doigt de ce que mon cœur a décidé de faire quelques jours auparavant. Mais voila que Katya, ma collègue de présentation du concours arrive avec son copain juste au moment ou nous finissons nos chocolats chauds. C’est a la fois un soulagement et une déception. Katya, elle, parle de Lena et moi comme si nous étions ensemble… J’ai un sourire en coin et joue le jeu pour voir si cela met mal a l’aise Lena. Finalement c’est elle qui me perd un peu par son aisance.
Décision est prise d’aller voir un film chez moi. Je choisi Cash back
parce que c’est une manière pour moi d’expliquer a Lena qui je suis. L’esthétique de ce film est tellement… tellement !? Il parle d’une belle manière du partage des émotions et de la construction personnelle, sur fond d’une histoire d’amour. Sans que celle-ci soit envahissante : il est bien loin de la tarte a la crème américaine. Pendant le film j’ai un peu l’impression que Lena déjoue mes tentatives de rapprochement, mais nos quelques paroles ne s’accordent pas avec cette idée. Je sais que nous sommes en train de voir les 2 dernières minutes du film : je n’ai qu’une envie, lui prendre la main, mais je redoute la brutalité de ce geste impulsif. Les regards sont on ne peut plus malicieux pendant notre discussion a propos du film. Elle me dit d’ailleurs ne pas être habituée a dire son ressenti. Je décide donc de nous donner un coup de main en baissant la lumière… La langue est fatale a la première tentative qui est avortée par un quiproquo. La deuxième, je m’approche, m’approche… nos nez se touchent, nos lèvres vont s’effleurer… Elle recule. Non
. Je n’y pige rien. Quelques mots d’explication sont nécessaires, bien qu’ils brisent pour un temps le charme du moment. Je sens que j’ai affaire a une oui mais … non
(c’est mon domaine d’expertise ;-))… mais oui. Les gestes sont finalement de meilleures armes même si le domaine de ses lèvres me reste presque totalement interdit. Mon cœur bat la chamade avec tous ces défits. Je lui fais sentir pour remplacer tous ces mots mal venu. Sa main est libre avec la mienne, mais tout le reste ne se déverrouille qu’en de rares occasions qui sont d’autant plus chères. Dans ces instants, nos différences s’estompent, s’évaporent et la spontanéité reprend le dessus. J’ai l’impression qu’elle va me croquer tout cru ! C’est un moment on ne peut plus simple, mais tellement intense !
Je la raccompagne au bus, monte avec elle en lui disant que je la raccompagne jusqu’à chez elle. Par un signe des yeux, elle me dit que je devrais descendre. Ses regards sont souvent ses paroles. Les portes se ferment. Elle est toute rouge lorsque je l’embrasse dans le cou. Je saute du bus en marche a 2 arrêts du mien et rentre a pied, la tête dans les nuages. Cette fille est un défit permanent, rien n’est jamais gagné !
Plus tard, avec Lena, on rediscutera de ce moment particulier. Elle me dira avoir bien compris mes intentions mais trouver que tout ca allait un peu vite.