Morse-ure
Par Nicolas MANDIL le lundi, juillet 6 2009, 10:42 - Conte - Lien permanent
Vladivostok, le 12 mai 2009
Aller bien n’est qu’une vaste plaisanterie. Non, il m’est impossible d’aller bien. J’ai résisté, résisté, … puis dégringolé jusqu’à m’oublier. Ou presque. Je n’ai pas vraiment réalisé ce qui se passait une fois sur le quai. Il me fallait partir, je suis parti. Ce n’était plus que des faits, un enchainement de secondes. Un court instant, les deux pieds sur la petite passerelle métallique de la porte du train, j’ai réalisé et me suis effondré. Et puis la vie a repris son cours parce qu’elle le devait. Mais petit a petit, insidieusement, la tristesse grandissait. Je me suis recroquevillé, je ne voulais plus vraiment parler. Mes compagnons de wagon m’ont cru timide, mais j’étais seulement perdu. Ou en train de me perdre… La provodnitsa a été plus que gentille, elle m’a chérie et grondé comme un enfant. Mes voisins, obèses, eux m’ont écrasés et étouffé. Je crois que j’aurais voulu crier, en faire des rondelles ou de la chair a pâté. J’ai passé la tête par la fenêtre cassée, a l’entrée du wagon. L’air frais me fouettait, j’accusais le vent de me faire pleurer. Mon inconscient déraillait alors que ma tête et mon corps se laissaient bercer par le rythme du train, envoutés.
Je suis arrivé a Kabarovsk, une très belle ville. Toute ondulée, jeune, vivante, sportive, vibrante. Joyeuse aussi, mais l’argent aide a faire le bonheur dit-on… Cette audacieuse est venue a moi pour me distraire de ce mal que j’avais déjà oublié. Hector, mon fidèle compagnon a bretelles, dans cette entreprise m’a certainement aidé, mais les gens la-bas ont pour sur des règles de société bien changées. L’eau de ce bain russe est bien différente. Je n’ai fais qu’errer dans la ville et les gens, avec mon gros sac a dos, sont venu me pêcher.
J’ai sauté dans mon 2eme train a la nuit tombée. Un wagon tout remplit d’étudiants : une rencontre a fêter… Trop de bêtises racontées et puis une discussion jusqu’au bout de la nuit avec Valéria, elle aussi, comme Lena, jeune prof. D’histoire de l’art, pas de français. A 4h du mat ma petite troupe m’abandonne. Je vais me coucher. Je me réveille le matin avec la force d’un sentiment colérique. De nouveau je ne veux plus parler. Je voudrais pouvoir crier et taper des pieds.
J’arrive nu et invisible a Vladivostok. Avec mes yeux, je l’imagine a feu et a sang. Un instant. Et puis je m’efforce de faire une brèche dans mon humeur, pour que la lumière puisse entrer. Je me sens un peu mieux, mais pas vraiment réchauffé. J’abandonne mon coeur et commande a ma tête de me guider : je serais joyeux et content, c’est décidé !
Ça ne dure qu’un temps parce que je suis tout chamboulé. Une nuit, de ce mensonge, vient tout effacer. Doucement, je glisse. De jour en jour… Mais c’est avec un filet de sécurité, tendu par mes rencontres, mes amis, dans cette ville que la mer vient affronter.
A Vladivostok, je me sens fébrile. Je n’ai plus envie de parler. Je suis toujours curieux, mais c’est une curiosité vide. Je ressent de la nostalgie, une certaine amertume. Je sens en moi des tensions intérieures qui m’empêchent d’être apaisé. Elles me tiraillent silencieusement. Moi qui suis gourmand, je n’ai plus d’appétit. Mon âme de voyageur voudrait s’accrocher a des rêves qui ne viennent pas. Mon espoir est voilé. Pourtant, je reste joyeux, j’ai de l’entrain pour faire le con. Entre ces deux humeurs, dans ce contraste, c’est souvent la musique qui fait tampon. Je crois bien ressentir de la mélancolie. C’est un peu comme le miel que l’on avale avec un gros mal de gorge. C’est lent et puissant. Visqueux et entièrement présent. Mais ca n’assomme pas, c’est legé. Voyons voir… comme si vous remettiez une partie du contrôle de vous même au grès du vent.
Ce n’est pas une douleur, c’est un autre état du conscient. Une altération des capteurs de sentiments. Le monde se distend et vous finissez par laisser porter votre esprit par des choses simples et douces. Les formes ondulées des gâteaux vous réjouissent.
Ce n’est pas de la tristesse, c’est une vision terne du monde. Comme si je ne parvenais plus a en capter la moindre onde positive, tout en les voyant défiler sous mes yeux. Impossible de faire pousser en moi cette plénitude. Je me sens vide de tout amour. Celui-la même qui me permet d’apprécier les cadeaux du présent. Je n’aime plus, je suis comme amputé. Il m’est même impossible d’être réceptif au bonheur des autres. Je ne suis qu’un miroir qui sans lumière ne brille pas. Le bonheur s’évapore avant de me toucher, mais c’est plus un rejet qu’une insensibilité, comme si mon moi profond ne trouvait plus d’énergie dans ce bonheur reçu et le rejetait, comme un simple déchet. C’est ainsi que la mélancolie me fait tomber dans la monotonie. Sans gout, sans variation, je trouve la vie bien morose. Tant de changement, tant incompréhension que je me sens oppressé. Une foudre s’abat sur moi. Je ne suis pas mort, non, c’est juste qu’elle me tient en tension, en lévitation. Mais d’où vient-elle ? Heureusement, les mots viennent a ma rescousse et je commence a comprendre que je me sens déraciné, arraché. Mais de quoi au juste ? Qu’est-ce qui est si fort pour autant me perturber ?
Depuis hier, avec un message de Lena et celui d’une ami qui m’a compris, je recommence a vivre, a m’autoriser. Je vais mieux, et c’est déjà une victoire ! En forme de mirage, ou pour l’éternité ?… Je suis fort, mais pas invincible, je le sais. De tristesse, moi aussi je peux chavirer. Mais pour l’instant, tel un insubmersible, dans la tempête je me suis retourné. Je n’ai pas contacté Sasha, le copain de Kostya (mon coloc d’Irkoutsk), j’avais besoin d’être libre pour tout ce mal évacuer.
La vie est dure, mais rien ne vaut la vie. Que ce soit avec son gout amer ou au chant des sirènes, la tête face au vent, j’avancerai.
Une fois la houle calmée, il sera temps de faire le point, le tri. Le futur est trop incertain pour se laisser emprisonner. Laisser passer un peu de temps et puis taper dans ce mur que l’on construit au jour le jour et qui nous sert a capitaliser des briques de vie, pour n’en garder que les bonnes briques et en reconstruire un, plus petit certes, mais plus solide. Laisser la vie se sédimenter. Suivre son intuition et apprendre du passé. Redécouvrir la magie des mots, leur pouvoir, leur envoutement et voir déjà leurs effets, comme des reflets dans son courrier. Prendre ce qu’il y a de bon, de bien et tracer son chemin. Le faire pour soi, pour un autre, partager. Ca me rend heureux, simplement heureux. Je vie pour ces moments la, c’est pourquoi je passe et je disparais…
Commentaires
un petit coucou matinal, une lecture approfondie, et toujours ce ressenti de tes émotions ...avoir toujours envie de refaire l'effort de rencontrer des gens et subir encore la douleur de la séparation inévitable