De l’abus ! Oui, voila, il n’y a pas d’autre mot si je ne veux enten­dre par­ler d’infi­dé­lité, d’irres­pect. Mais, oui, je ne suis pas sage, je le recon­nais volon­tiers. Vous lais­ser comme ça le bec dans l’eau sans la moin­dre petite prose sur mon voyage…
J’entends déjà depuis de longs mois les petits démons qui crient au scan­dale dans le fond de ma boite e-mail. Les rale­ries et les atta­ques vien­nent de tou­tes parts dans ces petits mes­sa­ges de détresse lit­té­raire que je reçois. Savam­ment dis­til­lées dans un petit mes­sage d’encou­ra­ge­ment ou sous une pointe de curio­sité. Quand ce n’est pas de l’inquié­tude. Sou­vent j’y palpe une tou­che de décep­tion. J’y per­çoit même des fois cette petite botte secrète qui vient frap­per mon der­rière et qui devraient aisé­ment faire bas­cu­ler mes mains en direc­tion du cla­vier. Des mes­sa­ges empoi­son­nes, des leur­res ? Non, rien de tout cela. Tant de ruses déployées pour­tant pour qué­rir quel­ques mots, piquer une brin­dille encore rou­geoyante du feu qui a animé ma jour­née.
J’ai bien sou­ris de ces astu­ces et de toute l’ami­ca­lite dont elles pou­vaient trans­pi­rer. On ne peut pas com­man­der, cer­tes, mais qu’il est bon de deman­der ! Et dire que j’allais oublier de vous remer­cier…
Je ne suis pas sage, non. Je n’ai pas appelé ma famille depuis des lus­tres. A bien me sou­ve­nir, c’était il y a des mois. Trois exac­te­ment, au Japon. Ils n’ont eu droit qu’a ces courts mes­sa­ges qui for­ment tout juste un fil de vie. Celui qui ras­sure par son exis­tence, mais laisse tant de ques­tion sur l’objet qui est en train d’être tissé.
Je ne suis pas sage, non. Ma grand mère me dirait que si je con­ti­nue, le pata­rou des­cendu de la mon­ta­gne vien­dra me cher­cher. Mais je l’aime bien moi ce père fouet­tard qui se cache dans les mon­ta­gnes ceve­no­les. Il m’a tou­jours fas­ciné et je suis sur qu’il n’est pas si ter­ri­ble que ça. Je l’ai tou­jours ima­giné comme un loup au poil téné­breux, au regard puis­sant et a la jus­tesse pro­fonde. Bien loin d’un démon, plu­tôt un sage. Peut être un reste de ma fas­ci­na­tion pour Moo­glie… (et une rai­son sup­plé­men­taire de voyage ?)
Je ne suis pas sage donc et pour­tant il ne se passe pas un jour ou je ne regrette pas de pou­voir vous don­ner des nou­vel­les, vous faire par­ta­ger mes aven­tu­res. Cer­tai­nes fois, ces bou­teilles lan­cées a la mer qui navi­guent dans ma tête et ne chu­tent jamais sur du papier me ren­dent malade. Ça me donne l’impres­sion de pas­ser a coté de quel­que chose, d’être han­di­cape. L’idée est la, le titre me vient, les phra­ses foi­son­nent et se dérou­lent sur un papier de sable. Il suf­fit d’un souf­fle pour venir tout effa­cer. Et le sable abra­sif de m’irri­ter. C’est frus­trant. Mais c’est aussi usant de par­ler a un sourd sans autre solu­tion que de per­sé­vé­rer. Voyez l’embou­teillage qui s’ins­talle dans ma matière grise. L’orage n’est pas loin, je ris­que fort de pren­dre l’eau. Un com­ble lors­que je me plains de bou­chons ! Ne pas vous écrire me donne plus que mau­vaise cons­cience, dépasse la flemme et l’égoïsme : cer­tains jours, j’ai l’impres­sion de faire fausse route. Lors­que je n’écris pas, j’ai l’impres­sion de ne pas m’écou­ter moi même. Ce n ‘est qu’un syn­drome et je m’inter­roge : le grand écart entre le l’idée de voyage qui trotte dans ma tête et celui que je fais tous les jours est-il encore tena­ble ? Ah ! l’uto­pie de la jeu­nesse ! Cer­tai­nes fois, je me demande même s’il n’y a pas un zeste de néga­tion struc­tu­relle, de rejet de ce bat­te­ment qui fait inva­ria­ble­ment s’enla­cer les dents du rouage du temps et avan­cer la vie. Je vou­drais que les mou­lins tour­nent a con­tre-sens juste pour défier la ratio­na­lité, juste parce que l’oppo­si­tion crée plus d’espace ? Le voyage pose la ques­tion de l’iden­tité et les répon­ses varient au fur et a mesure que les jours s’enchaî­nent. La ques­tion sem­ble aussi pren­dre un autre goût. De l’idée au con­cret, je com­mence a me poser la ques­tion de mes capa­ci­tés qui peut a peu se mue en une intros­pec­tion aux relents névro­ti­ques tant je trouve a redire, tant je res­sens une insa­tis­fac­tion saper ce songe. Ne pas écrire et le signe que j’ai cer­tai­ne­ment trop divergé. C’est ne pas pren­dre soin de soi, ne pas se res­pec­ter, ne plus se con­si­dé­rer tout a fait : et il me fau­drait com­mu­ni­quer !? Si je devais croire en dieu, je croi­rai en celui des mots. Peut-on, de l’inté­rieur, être hanté par sa pro­pre his­toire en étant le bour­reau et la vic­time ? Et puis reviens la légè­reté folle d’un pro­jet qui ne peut s’extraire entiè­re­ment d’un rêve. Même réa­lisé, mon voyage reste un fan­tasme. Il ne peut col­ler a la réa­lité parce que je le vis inté­rieu­re­ment et que les dis­tor­sions fan­tas­ti­ques qui nour­ris­sent mon usine a adré­na­line sont un ingré­dient sans lequel je ne peut comp­ter. Voila tout, la ques­tion est juste mal posée.
Je ne suis pas sage, mais j’y tra­vaille. La lon­gueur de ma barbe en témoi­gne.